Né à Mondeville, dans le Calvados, en 1923, Jean Hougron vit à Cherbourg puis à Dreux, où il enseigne les sciences et l’anglais, en préparant, en 1946, une licence de droit.
Il passe un an dans une maison d’import-export à Marseille, avant d’être envoyé en Indochine. Chauffeur de camion, planteur de tabac, marchand de bière, il exerce les métiers les plus divers, parcourant le Laos, le Cambodge, la Chine du Sud, la Thaïlande. En septembre 1949, il part pour Saïgon, où il travaille à Radio-France-Asie. En 1950 paraît Tu récolteras la tempête, premier des six volumes du cycle La Nuit indochinoise. De retour en France en juin 1951, il obtient en 1953 le Grand Prix du roman de l'Académie française. Le Prix populiste a couronné son œuvre romanesque en mai 1965.
Georges Lastin mène, dans un village du Laos saisi peu à peu par les problèmes du colonialisme décadent, la vie désabusée d’un médecin de campagne. Mêlé malgré lui aux rivalités des trafiquants, inquiet comme la plupart de l’audace croissante des « Viets », éprouvant avec une constante médiocrité l’amour, le plaisir, la souffrance et la mort, il découvre à travers les femmes aimées et le climat de violence les échos de son propre passé.
Parce qu’un jour sous l’Occupation, il a tué Marcelle, qui le trompait avec un Allemand, Lastin assume avec passivité une destinée aussi terne et aussi désespérante que le monde finissant de la présence française en Indochine.
A la cadence d’un reportage, Hougron traduit en une prose nerveuse et riche l’étrange similitude entre le drame de l’histoire et le drame d’un homme seul avec ses souvenirs. Son œuvre prend sou¬vent la valeur d’un document sur l’inconscience, les rapports troubles, la cruauté et des erreurs de deux communautés entre lesquelles la haine et l’hostilité s’installent définitivement.
LE Junker de la ligne Saïgon-Louang-Prabang passait juste au-dessus et nous étions seize à le regarder, serrés coude à coude, les oreilles bourdonnantes, assourdis par le vacarme des trois moteurs ronflant à plein régime.
Juste un village comme les autres, semblable à tous ceux que nous avions survolés depuis l’aube, colorié comme un jeu de construction avec le rouge ocré de ses deux routes en croix, les quatre angles d’un blanc crayeux des bâtiments européens pointés vers la place rectangulaire et un peu partout, au hasard des jardins, le vert jaunissant des arbres et des pelouses. Rouge, blanc, vert.
L’arc détendu du Mékong, immense et dérisoire : des hectares de sable rongés d’herbe malsaine emprisonnés dans des mailles d’eau paresseuse.
Étreignant de nos mains fiévreuses le rebord de nos strapon¬tins nous regardions, la rétine blessée par un soleil vertical, les muscles endoloris par quatre heures de vibrations. Le Junker obliqua vers le Siam, rabotant durement l’air inégal. Le village fila au long du fuselage, disparut d’un coup avalé par une secousse plus violente.
C’est dans ce même village...